Histoire de La Grâce-Dieu

Abbaye de la Grâce Dieu à Benon

 

Sur une route secondaire perdue en Aunis, entre Saint-Sauveur d’Aunis et Benon, se trouve un monument semblant surgir du fin fond de l’histoire, et qu’on remarque au détour d’un virage alors que seul un minuscule panneau indiquait au croisement  précédent : « abbaye de La Grâce-Dieu ».

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Il s’agit d’une des 4 abbayes cisterciennes fondées en Aunis au XIIème siècle, avec l’abbaye Notre-Dame de l’île de Ré (ou des Châteliers) (1156) et l’abbaye de Saint-Léonard des Chaumes (1166) ; la quatrième étant une filliale de cette abbaye de Benon  : Notre-Dame de Charron (1191). 

 

L’abbaye de la Grâce-Dieu de Benon a eu un rôle important jusqu’à sa vente comme bien national à la Révolution.

 

Pour en connaître l‘origine, nous devons plonger dans l’histoire du Moyen-âge.

Et pour commencer, parlons de l’année 1130. 

Le fils de Guillaume IX dit le troubadour, Guillaume X, âgé de 31 ans, était alors le suzerain de l’Aquitaine dont il était duc et du Poitou dont il était comte. Issu d’une lignée de grands seigneurs féodaux aux surnoms improbables, tels Guillaume tête d’étoupe, Guillaume Fier à bras ou encore Guillaume le Gris, tous Ducs d‘Aquitaine et contemporains de la  déliquescence de l’autorité centralisatrice depuis Charlemagne et donc acteurs de la montée en puissance des seigneurs locaux, Guillaume X régnait aussi sur l’Aunis. Il avait une réputation d’athlète avide d’aventure et de grands coups d’épée plus que d’intellectuel.

Revenons en 1130, donc.

C’est l’année où Guillaume assiègea  Châtelaillon et obligea le seigneur des lieux, Isembert III, coupable d’avoir une femme volage et surtout d’avoir acquis au fil du temps une trop grande puissance économique et militaire, à lui céder les ports de l’Aunis. La citadelle démantelée laissa place à l’essor d’une nouvelle ville : La Rochelle.

C’est aussi l’année où éclata le schisme d’Anaclet.

À la mort du pape Honorius II, le 13 février 1130, la commission qui devait lui choisir un successeur se divisa. Une moitié élit Grégoire de Saint-Ange, cardinal de Sainte-Marie Nouvelle. Celui-là était le candidat de Suger, compagnon d’enfance et ministre du roi de France, et des templiers et prit le nom papal d’Innocent II. Les autres lui préférèrent Pierre de Léon, cardinal de Saint-Calixte, membre de la très riche et très influente famille romaine des Pierleonie, des juifs convertis. Il prit le nom papal d’Anaclet II et aussitôt rechercha l’appui du roi de France et distribua des pouvoirs à tous ceux qu’il pensait être en mesure de l’aider. Ce fut le cas de l’évêque d’Angoulême, Girard II, qu’il confirma aussitôt dans ses fonctions de légat. En échange, celui-ci le soutint et tenta d’entraîner avec lui Guillaume X.

Cependant, un autre protagoniste, Bernard de Fontaine, entra en scène.

Il avait, 15 ans auparavant,  fondé l’abbaye de Clairvaux dont il était devenu l’abbé. L’année précédente, en 1129, en tant que secrétaire du concile de Troyes, il avait œuvré à la reconnaissance officielle de l’ordre des Templiers. Appelé par Louis VI le Gros au synode d’Étampes convoqué pour trancher la légalité de l’élection papale, il soutint alors la validité de l’élection d’Innocent II contre celle d’Anaclet II. Pourquoi ? Il considérait a-t-il écrit plus tard, les origines juives d’Anaclet comme une injure à la chrétienté. En juin 1135, Bernard de Clairvaux se rendit au concile de Pise où il prononça un violent discours contre Anaclet qui fut excommunié.

Peu auparavant, il avait « converti » Guillaume X d’Aquitaine à la cause du pape Innocent II. Guillaume III Larchevêque, seigneur de Parthenay avait alors servi de médiateur et invité Guillaume X en son château de Parthenay (sans doute en janvier 1135). Bernard lui exposa « le tableau des châtiments dont les schismatiques ont toujours été frappés par la justice divine ». Guillaume X renonça alors « miraculeusement » au schisme et en échange de sa nouvelle bonne foi, fit donation à  l’évêque de Clairvaux de ses possessions en forêt de Benon. Sa fille, Alienor, qui avait alors 15 ans, put ainsi épouser l’année suivante, en 1137 et en toute quiétude d’orthodoxie religieuse, le futur roi de France Louis VII.

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Abbaye de Benon - Plan de situation, du rez-de chaussée et du 1er étage - Date inconnue

Source : Base Mérimée –

 

L’abbaye de Benon fut donc construite à partir de 1136 sur les terres ainsi octroyées à Bernard de Clairvaux.

Une léproserie dépendant de l’abbaye fut aussi construite à Benon en 1256.

 

L’abbaye de la Grâce-Dieu adopta la règle cistercienne, puisqu’elle était « fille » de l’abbaye de Clairvaux. En quoi consistait cette règle ?

L’abbé de Clairvaux, en réformant la règle de Saint-Benoît, avait édicté des règles très strictes pour ses moines :

De novembre à Pâques, le lever était fixé à 2h du matin, mais à 1h les dimanches et fêtes. C’étaient  alors « les mâtines » et la messe durait deux heures environ. Les heures suivantes devaient se passer en prières puis à 6h, la deuxième messe (prime) avait lieu, avec célébration de l’eucharistie. (À 9h30, on ajoutait le dimanche une messe solennelle). À 7h se tenait le chapitre. Une prière d’ouverture, la lecture du martyrologe, la commémoration  des frères défunts, puis la lecture de la règle se succédaient dans la salle capitulaire avant que l’abbé ne prenne la parole et que chacun n’autoproclame les fautes par lui commises et  ne reçoive ses pénitences. Suivait alors la 3ème prière, la tierce à 9h, puis la 4ème, la sexte à 10h45. À 12h, un repas chaud était servi, suivi à 13h30 ou 15h de l’office de l’après-midi ou none. À 16h, c’étaient les vêpres, à 18h le deuxième repas et à 19h ou 20h le dernier office de la journée, les complies, se terminant par un examen de conscience. En plus de ces obligations permanentes d’observation des rites religieux auxquels s’ajoutaient aussi les messes et les prières à observer pour les donateurs de biens à l’abbaye, il fallait aussi trouver 7h par jour pour le travail commun, ce qui était en réalité impossible et était souvent ramené à 5h. Mais, si on calcule le temps de veille, on s’aperçoit que les moines étaient pour l’essentiel privés de sommeil. Si on ajoute à cela la coupure obligatoire avec la famille dès la formulation des vœux, des repas frugaux souvent interrompus de périodes de jeûne, et enfin la loi du silence, on obtenait un régime dont l’observation serait, de nos jours, assimilée à un véritable lavage de cerveau. D’autant plus que pour mettre un terme définitif à toute velléité d’énergie contestatrice, Bernard de Clairvaux avait aussi rendu obligatoire pour chaque moine en (trop) bonne santé, une saignée tous les 3 mois, presque aussi fréquente donc, que la toilette corporelle complète à laquelle ils n’avaient droit que tous les deux mois.

 

Les donations de Guillaume X furent confirmées le 25 mars 1136 puis à nouveau par Richard Cœur de Lion (qui se préparait à partir en croisade, puis encore par Aliénor d’Aquitaine en 1199 et encore élargies. D’autres seigneurs de moindre importance emboîtèrent le pas aux donateurs originels et Robert de Montmirail, Pierre Bertin (prévôt de Benon), Guy de Thouars, Eble de La Laigne, Guillaume Bardon y allèrent aussi de leurs donations en échange de messes régulières pour le salut de leur âme. Ce mouvement de donation se poursuivit d’ailleurs jusqu’au XVIème siècle. On peut ainsi citer, entre autres, Guillaume de Forz qui donna en 1213 ce qu’il possèdait à Saint-Sauveur, Jeanne, fille de Guillaume de Périgny, qui donna en 1231 un marais à Sérigny ou la famille Constance qui donna en 1256 des biens à Dardais, au Gué d’Alléré ou encore Pierre d’Anais qui donna en 1307 ses droits sur Plaimpoint. Il permit à l’abbaye  de posséder et d’exploiter, outre les droits d’usage du bois dans la forêt de Benon, des terres, des métairies, des marais salants dans plusieurs paroisses, à Benon, mais aussi à Saint-Sauveur, à Andilly, au Gué d’Alleré, à Courçon, à La Grève-sur-le-Mignon, à Marans et même à La Rochelle où, rue de l’Evescot, une maison accueillit plus tard les candidats au voyage colonisateur au Canada..

 

Il semble que l’abbaye ait été brûlée lors de la guerre de Cent Ans, avant 1395. Elle le fut à nouveau pendant les guerres de religion entre 1599 et 1604.

 

Jusqu’au milieu du XVIème siècle, 12 religieux profès (ayant prononcé leurs vœux)  et autant de serviteurs vivaient dans l’abbaye (Il n’y  aura plus que 4 religieux à partir de 1557 et encore sera-t-il semble-t-il malaisé de les trouver en résidence à l’abbaye, certains préférant des villégiatures plus urbaines).      

Devant la baisse des vocations et la difficulté à trouver de nouveaux moines, la règle fut alors assouplie.

Surtout, à partir de 1574, l’abbaye fut « en confidence ». Son dernier abbé régulier, Jean de Fonsèque obtint alors du roi un brevet qui accordait l’abbaye –et ses bénéfices- « en confidence » au seigneur et à la Dame de Fonsèque, en l’occurrence Charles de Fonsèque, baron de Surgères et sa sœur Hélène de Fonsèque (Hélène « de Surgères » qui, 4 ans plus tard, sera célébrée comme amante virtuelle par Ronsard sur l’ordre de Catherine de Médicis).    

 

On a une idée des revenus générés par l’abbaye après cette date. Ils étaient de 2000 livres jusqu’en 1700 et atteignirent 6000 livres (6000 livres, 6 sols et 6 deniers) en 1712, passèrent à 12 251 livres (plus onze sols) en 1734 et 22 342 livres (plus treize sols et 2 deniers) en 1738.        

 

Le 25 février 1791, le directoire du district de La Rochelle adjugea le domaine de la Grâce-Dieu 20 000 livres au citoyen Thomas Jean Main, propriétaire à Niort.        

L'église fut démolie et la propriété presqu'abandonnée. Louis Godet, des Cognacs Godet de La Rochelle, l'acheta en 1893. Son petit-fils, Alain de la Motte-Rouge, en est le propriétaire actuel.

De nos jours, l’essentiel des bâtiments qui subsistent sont tels qu’ils se présentaient au XVIIIème siècle. Le corps de logis est flanqué de deux pavillons d’angle. La porte et les deux fenêtres de la salle capitulaire donnant autrefois sur le cloître sont encore visibles. À l’étage, les étroites fenêtres de l’ancien dortoir des moines sont à remarquer. Le logis de l’abbé est lui aussi conservé. (Le patrimoine des communes de la Charente-Maritime, éditions Flohic, Paris 2002).

 

  

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