Interview de Monsieur et Madame B

Interview de Monsieur et madame B, réalisée le 21 septembre 2013.


Y et sa femme, D, sont des immigrés algériens en France depuis 1999. Ils ont la double nationalité, française et algérienne. Ils ont 3 enfants dont deux sont nés à Alger et sont aujourd’hui étudiants à La Rochelle : l’aînée est en master II de gestion des entreprises. Son cadet prépare une licence professionnelle en informatique. Quant au benjamin, c’est un garçon, né en France, actuellement en quatrième au collège. La famille habite Périgny depuis 14 ans et Y et D ont accepté de raconter pour Périgny Story, l’aventure qu’a constitué leur émigration d’Alger à Périgny.


Présentation :

Périgny Story : De quelle façon aimeriez-vous vous présenter ?

D : Nous, on aimerait bien se présenter comme des Français. On est en France, on est Français !

PS : C’est tout ? Sans évoquer votre origine géographique ?

Y : Moi, non, mais quand je dis Algérien, je ne dis pas qu’Algérien, non, je dis aussi Algérien-Kabyle. Ma femme aussi est Kabyle.

PS : Depuis quand habitez-vous Périgny ?

D : Depuis le 3 mai 1999, ça fait presque 15 ans.

PS : Donc, vous êtes tous les deux Kabyles ? Parlez-vous l’arabe ou le kabyle ?

D et Y : (Avec un bel ensemble)  Les deux !

PS : Avec le français, ça fait donc trois langues, en somme, vous êtes trilingues ?

D et Y : (Rires) Ben oui ! Les enfants parlent français entre eux, arabe avec nous et entre nous on ne parle pas kabyle, mais arabe.

D : Mais moi je parle couramment kabyle avec mes parents, pas Y.

Y : Mais ma femme est de petite Kabylie (Azzefoun) et moi de grande Kabylie (Taourirt Mimoun, près de Beni Yenni), ce n’est pas tout à fait la même langue. Je ne la parle pas très bien, mais je la parle. Comme le Français quoi !

PS : Dans votre famille n’y a-t-il que des Kabyles ?

D : Oui, sauf la grand-mère de Y qui était née à Fort de France (Martinique). Elle était de nationalité française.

Des immigrés français

PS : Quelle nationalité avez-vous ?

Y : La double nationalité, française et algérienne.

PS : Quand avez-vous obtenu la nationalité française ?

Y : Avant de venir en France. Comme ma grand-mère était française, j’ai demandé la nationalité française et je l’ai obtenue en 1994 quand j’étais encore à Alger.

D : Moi, je n’ai eu la nationalité française qu’une fois en France après de nombreuses et longues démarches.

Bijoutiers à Bab-El-Oued

PS : Où habitiez-vous en Algérie ?

Y : À Alger-centre.

PS : Et plus précisément ?

Y : À Bab-El-Oued, près de la Kasbah

PS : Quel était votre âge au moment de votre départ ?

D : J’avais 36 ans et Y 36 aussi.  

PS : Quel était à ce moment votre niveau d’études ?

Y : Très bas. Peut-être niveau sixième. (Avec humour) Moi, l’école, j’y passais mais je n’aimais pas. Je suis sans diplôme.

D : (En riant) Oui, il préférait aller à la pêche en mer, en face de la maison. Moi, mon père m’a arrêtée quand j’étais en sixième, pourtant j’étais bonne élève et j’aimais ça. Nous, les filles, on n’avait pas le droit de faire des études.

PS : Quelle était votre profession ?

Y : J’étais bijoutier.

: Je faisais de la couture, du tricotage à domicile. Je travaillais, mais chez moi.

PS : Vous vendiez les bijoux ou vous les fabriquiez ?

Y : Je les fabriquais à la main. Je faisais tout, les bracelets, les boucles, depuis la création des modèles, la fonte des lingots, les motifs, tout. J’ai été d’abord chez un patron pendant dix ans, pour apprendre le métier, puis à mon compte. Mon atelier était  dans mon garage.

Victimes d’un cambriolage pendant la guerre civile

D : C’est alors, en mars 1992, qu’on a été cambriolés par les terroristes. Ils ont tout pris, tout. Même mes bijoux à moi. On n’avait plus rien. Il n’y a pas d’assurances en Algérie ! Notre fils avait trois mois et notre fille deux ans. On a fait une déclaration à la police, mais les voleurs n’ont pas été attrapés. C’était au début de la guerre civile et tout le monde avait peur. Les terroristes, ou les militaires, venaient impunément jusque dans les maisons, pillaient, égorgeaient, tuaient.

PS : Comment avez-vous alors fait pour gagner votre vie ?

D : C’était très dur. Y faisait les marchés avec ce qu’il trouvait à vendre.

Le choix de l’émigration

PS : C’est à ce moment que vous avez demandé la nationalité française et décidé d’émigrer ?

: Voilà, c’est ça !

PS : Ça a pris longtemps ?

: Après 18 mois, j’ai eu la nationalité. 

PS : Comment a réagi la famille à votre décision d’émigrer ?

D : En 1994, tout a été bloqué. La belle sœur de mon mari ne voulait pas qu’on parte.

PS : Et l’entourage ?

D : Les gens étaient jaloux. Certains nous voyaient comme des Harkis, des traîtres. Ma famille était triste car j’étais l’aînée. C’était très dur pour ma mère, surtout. Certains sont venus voir mon père pour lui dire : « Comment peux-tu accepter que ta fille parte en France ? ».

Y : Et pour les enfants, il fallait changer de tout, copains, langue, pays.

PS : Vous étiez donc très motivés pour venir quand même ?

D et Y : Oui, c’est sûr.

PS : Pourquoi avoir choisi la France ?

Y : Parce que ma grand-mère était française et je pouvais donc obtenir la nationalité française.

PS : Ce n’était donc pas un véritable choix pour le pays ?

Y : Non, un peu le hasard.

Le voyage vers l’inconnu

PS : Êtes-vous d’abord venu seul ou en famille ?

Y : D’abord, fin 1998, je suis venu seul. Chez mon frère qui était déjà en France depuis 5 ans. Je suis venu sans argent. Même avec la nationalité française, il fallait aussi un visa. Ça a mis deux mois à peu près pour l’obtenir. J’ai eu alors une carte d’identité et un passeport français. Je suis retourné en Algérie pendant deux mois et D a fait une autre demande de visa pour entrer en France. Grâce à ma nationalité française elle a pu l’avoir après 45 jours.

PS : Vous étiez déjà venu en France ?

: Oui, mais en groupe, à Marseille, et seulement chez des grossistes, pour faire le commerce/trafic de vêtements avec l’Algérie.

PS : Comment s’est passé le premier voyage ?

D : C’était triste. Je vais pleurer encore aujourd’hui si je le raconte. C’était l’hiver. En janvier. Mon premier voyage de ma vie, à part la Kabylie. Il faisait gris, humide. Il faisait froid. On ne possédait rien, on avait « les mains sur la tête », c’est tout. On a pris l’avion d’Alger à Toulouse, puis, de Toulouse, on a pris le train. Escale à Bordeaux à minuit. En djellaba, malade. Déjà à Toulouse, des visions nouvelles. Des jeunes qui s’embrassaient devant un arrêt de bus. Pour moi, c’était un manque de respect. J’étais choquée. Bien que l’ayant apprise à l’école, je ne comprenais pas non plus la langue, je ne la reconnaissais pas. Y, encore moins. Je pleurais tout le temps. Ce n’est qu’à l’arrivée à La Rochelle, quand, le lendemain, je suis allée au marché de La Pallice, que je me suis sentie mieux.

Adaptation

Y : On est restés vingt jours chez mon frère à Mireuil, puis trois mois à la fraternité à La Pallice. On est venus ici à Périgny le 3 mai 1999.

D : Quand nous sommes arrivés à Mireuil, au bout de quelques jours, ne connaissant pas la langue, on a fini par demander de l’aide à l’Assistante sociale. Comme on était une famille avec deux enfants, elle a réussi à nous obtenir une place au foyer La Fraternelle à La Pallice : un studio de deux pièces avec une salle de bains et une cuisine commune aux autres appartements. On y a passé trois mois. Quand on cherchait une adresse, il fallait faire le tour des rues parce qu’on n’avait aucun repère et on ne savait pas lire les noms. Et c’était très difficile pour remplir les papiers. Même toucher un chèque, c’était très compliqué.

PS : Toujours aussi motivés ? Pas trop de découragement ?

D : Non. Nous y trouvions aussi des avantages. Je suis arrivée d’Algérie après une césarienne et un accouchement qui s’était mal passé. J’étais en réalité très mal en point. Et ici, on ne savait pas comment aller chez le médecin. Mais on a trouvé de l’aide auprès de l’Assistante sociale, obtenu une carte vitale et deux jours plus tard, j’étais opérée. Ça m’a sauvé la vie. Si j’étais restée en Algérie, je serais morte sans doute. Alors oui, on était toujours motivés.

Ce qui nous a aussi évité de nous décourager, ce sont certaines personnes rencontrées ici à Périgny et qui nous ont beaucoup aidés. Christine A. (une institutrice), Madame B. en particulier, nous ont été d’un très grand secours, mais aussi des voisins.

Le seul moment de découragement c’est quand les enfants ont dû aller à l’école, sans parler français. Ils ont du repartir en arrière. Je croyais qu’ils n’y arriveraient jamais. Mais finalement ils étaient intelligents, ils ont bien rattrapé leur retard par la suite et réussi à faire de bonnes études.

Y : Moi aussi, j’ai pleuré la première fois qu’il a fallu laisser les enfants à l’école. Ne connaissant personne, ne parlant pas un mot de Français !

PS : Quel a été votre parcours professionnel en France ?

Y : J’ai d’abord fait de la maçonnerie en intérimaire. Comme manœuvre. Puis j’ai pu être embauché comme agent d’entretien contractuel dans un lycée. J’y suis toujours. J’ai passé un concours pour être maintenant titularisé.

D : Je fais de l’entretien à Périgny.

PS : Payez-vous des impôts ?

: Oui, cette année, même sur le revenu, malgré nos faibles ressources et nos enfants à charge.

Et le racisme ?

PS : Avez-vous rencontré le racisme ?

: Non, non. On ne peut pas entrer dans les têtes ou dans les cœurs et savoir s’ils sont racistes ou non.

D : Peut-être une fois, mon fils a fait la bagarre à l’école à cause de ça, mais il n’a pas raconté.

PS : Et vous, en tant qu’adultes ?

Y : (Après s’être concerté longuement avec D en arabe) : Non ! Jamais ! De temps en temps, dans les grandes surfaces, dans les rues, comme ça. Mais le racisme c’est pas qu’en France, c’est partout. Il y en a entre Arabes et Kabyles aussi. Le racisme, c’est surtout contre l’Islam. Parce qu’on ne boit pas d’alcool et qu’on ne mange pas de porc.

PS : Au travail ?

: Oui. Une fois, mon chef était contente de moi et proposait de me titulariser. Une collègue a contesté parce que d’après elle, il fallait réserver la titularisation à un « Français de souche ».

Donc, « jamais ! », mais tout de même « à l’école », « dans les magasins », « dans la rue » et « au travail» ! (Commentaire de  Périgny Story)

Nostalgiques de l’Algérie ?

PS : Vous revenez assez souvent en Algérie. Est-ce seulement pour des vacances ou comptez-vous y rester un jour définitivement ?

: Pour le moment, c’est pour les vacances. Les enfants ont ainsi l’occasion de connaître leur famille. Si on ne va pas là-bas, ils ne les voient jamais. Et ma mère est là-bas. J’ai trois frères et cinq sœurs. 

Y : Mes frères (Nous sommes 10 garçons et 1 fille, restée en Algérie) sont tous en France. Mais on ne se voit jamais.

D : Mais dans ta famille, on n’est pas très solidaire, dans la mienne, oui. Beaucoup de membres de ma famille sont aussi en France mais tout le monde se retrouve là-bas.

PS : Comment les gens vous voient-ils à Alger ?

Y : Ils nous voient comme des profiteurs, des privilégiés. Ils nous croient très riches et s’imaginent souvent qu’ici, en France, il suffit de se baisser pour ramasser l’argent.

Et si c’était à refaire ?

PS : Si c’était à refaire ?

D : On n’a pas regretté.

Y : Pour avoir un travail, on était bien obligés. Et puis ici, c’est mieux que là-bas, même si comme partout il y a des jalousies il y en a presque moins ici qu’en Algérie. D’ailleurs je préfère mes voisins d’ici à ceux d’Alger.

 

 

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