La ligne Morice

 

La ligne Morice, « le barrage »

 Voir ici "FLN et ligne Morice"

Voir ici "qui était André Morice ?"

Condensé d'un article publié le  27 octobre 2007 par la section de Toulon de la Ligue des droits de l’homme

Des centaines de milliers d’Algériens “de souche” ont connu l’exode au Maroc ou en Tunisie, à cause de la guerre. Cette page est consacrée à ceux qui ont dû se réfugier au Maroc à la suite de la construction de la ligne Morice.

Progressivement l’Algérie se trouva enfermée entre deux barrages, souvent appelés “lignes Morice”, du nom du ministre de la Défense nationale de l’époque. En principe, c’était pour empêcher les passages d’armes et de combattants en provenance de Tunisie à l’Est ou du Maroc à l’Ouest.

Mais c’était aussi le couronnement de la politique générale : “enfermer et punir” les villes et villages (à commencer par la Casbah d’Alger), les campagnes (zones interdites, regroupements), et puis logiquement, le pays tout entier. Travail commencé en août 1956, achevé pour l’essentiel en 1958, mais prolongé et perfectionné jusqu’en 1960.

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Ligne Morice (barrage électrifié).

Les deux barrages s’étendaient chacun sur des longueurs gigantesques : 750 km du côté marocain, et 450 km le long de la frontière tunisienne. Réseaux de fil de fer barbelé, sur deux à trois lignes successives ; haies électrifiées (1 150 km au total côté marocain, dont 70 éclairés) ; champs de mines (au total 3,5 millions de mines), miradors, radars déclenchant le tir automatique de canons, pistes de surveillance, etc. ; largeur de 1 à 5 km selon le terrain.

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Pour implanter ce dispositif, et lui ménager de vastes glacis bien dégagés, il a fallu d’abord faire évacuer des milliers de kilomètres carrés ; des dizaines de milliers d’hommes ont ainsi perdu leurs terres et leurs troupeaux.

Le déplacement des populations fut massif : environ 120 000 personnes à la frontière marocaine. Le Maroc venait seulement d’acquérir son indépendance en mars 1956, après le retour de Mohamed V. Ses capacités d’accueil, quelles que soient les bonnes volontés et les solidarités, étaient largement dépassées. La grande majorité des arrivants étaient entièrement démunis ; ils s’installèrent tant bien que mal, de la Méditerranée aux Hautes plaines et au désert, mais en général non loin de la frontière.

carte-de-la-ligne-morice-ouest.pngA elle seule la ville d’Oujda, qui comptait 100 000 habitants à l’époque, reçut 43 000 arrivants en deux à trois ans. La plupart vivaient en dortoirs. Un séjour qui devait n’être que “provisoire”, mais qui dura finalement quatre à sept années. Oisiveté forcée, hors du temps, dépendance quasi complète vis-à-vis d’une aide extérieure : les effets déstructurant et démoralisants furent comparables à ceux qu’observèrent Bourdieu et Sayad dans les camps de regroupement.

Dans leur grande majorité c’étaient de simples paysans, commerçants, artisans. Dès le retour du roi du Maroc, et à mesure qu’en Oranie se multipliaient (fin 1955, début 56) les opérations militaires, les bombardements, les contrôles et arrestations, les disparitions sans nouvelles, ils s’enfuirent, laissant leur lopin ou leur échoppe.

Durant l’été 1957 l’exode ne fit que s’accélérer : la pratique des zones interdites était en pleine extension. Le long de la frontière, autrefois parcourue continuellement par les travailleurs saisonniers et les troupeaux, était en cours de construction un barrage, de plus en plus infranchissable, et s’étendant progressivement vers le Sud : tant qu’il n’était pas encore entièrement en place, tous ceux qui le pouvaient affluèrent massivement, prenant souvent des risques importants, se joignant à des détachements de l’A.L.N. pour profiter des brèches que celle-ci pratiquait dans les barbelés du barrage.

Par la suite, la “ligne Morice” rendit de plus en plus dangereux non seulement le passage de ces détachements, mais a fortiori ceux des civils, inexpérimentés. À partir de 1959, pratiquement aucun fugitif n’arriva plus à passer (vivant) par ses propres moyens.

paysanne-d-ahfir.pngLeur ancienne maison, ils l’avaient quelquefois directement sous les yeux ; comme cette paysanne réfugiée près d’Ahfir, dans une cahute à flanc de colline, à deux cents mètres de l’Oued Kiss qui forme la frontière. On distingue trois lignes de barbelés du barrage. Ses champs, minés, et sa maison, détruite, sont juste de l’autre côté de l’oued, à proximité d’un poste militaire.

Parmi ces gens qui fuyaient la guerre et la répression, beaucoup de Marocains, qui travaillaient jusque là régulièrement en Oranie ou à cheval sur la frontière, et que l’extension des opérations de guerre dans l’Ouest algérien et la construction du barrage miné et électrifié avaient privé de leur gagne-pain et obligé à se replier. La solidarité s’exerçait pour eux aussi. D’ailleurs au début, beaucoup d’Algériens arrivaient, pour se sauver, à obtenir des consulats d’Espagne en Oranie des papiers les déclarant originaires de l’ancienne “zone espagnole” (“Rif”), donc Marocains.

La situation, dans ces débuts, était catastrophique : les réfugiés affluaient par milliers, mais aucune structure d’accueil n’était encore en place. Il était quasi impossible de faire face à leurs besoins les plus urgents. Ainsi quand, en février 1956, eurent lieu des bombardements dans la région des Beni-Snous, à l’ouest des Monts de Tlemcen, on vit en deux jours arriver 8 000 personnes dans la zone de Boubeker. Peu après, l’ouest des Trara fut décrété zone interdite : en quelques jours 13 000 réfugiés furent dénombrés dans la région d’Ahfir, sur l’Oued Kiss. Par les routes, les pistes, les sentiers, à travers les champs, dont certains étaient déjà minés, passaient quotidiennement les familles, et souvent femmes ou enfants seuls, rescapés, ayant perdu les leurs.

Après la guerre

Qu’est-il arrivé, “après”, à ces cent mille hommes, femmes et enfants ? Dans les quarante ans qui se sont écoulés depuis, ils sont devenus, littéralement, marginaux, devant l’ampleur des problèmes politiques et sociaux qui se sont posés à l’échelle nationale. Comme le prévoyaient eux-mêmes les réfugiés, l’après-indépendance n’a pas été un long fleuve tranquille.

Les orphelins de guerre rentrèrent en Algérie, où ils furent recueillis dans des centres spécialisés. Et tous les autres ? Sur leurs terres, tout le long du barrage des frontières et dans les anciennes zones interdites, l’armée coloniale emporta soigneusement son matériel, mais laissa des millions de mines enterrées (dont 3 à 4 millions sur les frontières). Beaucoup de choix : des “anti-personnel simples (encriers)”, des “éclairantes”, des “bondissantes” calculées pour bien décapiter. Pendant des années, toute l’économie de ces régions était paralysée : en allant chercher du bois, en conduisant son troupeau, en allant à l’école, on risquait sa vie, ou au moins une jambe ou un bras.

Aujourd’hui ...

Aujourd’hui il est indispensable, de rappeler ces souffrances, déracinements, migrations forcées, avec leurs effets déstructurants et démoralisants. Non seulement parce qu’en Occident l’histoire, a fortiori les médias amateurs de consensus mou, ont tendance à faire court sur ce genre de “dommages collatéraux” quand ils arrivent aux autres. Mais aussi parce que ces déracinements et ces migrations ont des conséquences encore aujourd’hui, même s’ils ne sont pas les seuls à mettre en cause. Conséquence aussi bien sur le plan interne (déséquilibres de développement, violences, terrorisme fondamentaliste) qu’externe : l’émigration de l’un nourrit forcément, même à terme, l’immigration pour l’autre.

D’après François Chevaldonné et Paul Moity

Quarante cinq ans après ...

Et, aujourd’hui, quarante cinq ans après la fin de la guerre, nous apprenons que la France vient de remettre à l’Algérie les plans des mines qu’elle avait posées aux frontières marocaine et tunisienne de l’Algérie.

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