Périgny les salines

Les premiers textes qui évoquent l’exploitation du sel à Périgny datent de 892. Ce sont des donations faites à des établissements religieux. Ils attestent de l’existence au haut Moyen-Âge d’au moins deux zones de marais salants, l’une à Rompsay, le « marisco runciaco », l’autre à Périgny, le « marais cortina ».

Une exploitation très ancienne

Il est d’ailleurs certain que l’extraction du sel était bien plus ancienne  sur ces rivages. On a retrouvé à L’Houmeau, à Esnandes, à Marsilly, à Andilly, à Saint-Vivien et sur toute la côte, des exploitations  préhistoriques, des « sites à sel » qui faisaient appel à des techniques de chauffage de l’eau de mer grâce à des fours, dans des creusets en terre prélevée sur le bri des vasières en formation. Les populations gauloises, avant l’arrivée des Romains, ont certainement amélioré ces techniques.

 Les Romains ont-ils ajouté leur savoir-faire issu des salines méditerrannéennes ?

Une centaine de sites à sel auraient cependant été abandonnés après la conquête romaine.

Le haut Moyen-Âge

Ce sont pourtant les « Barbares » wisigoths qui ont lancé l’exploitation sur une plus grande échelle : une « novelle » promulguée en 506 dans le Bréviaire d’Alaric  [1] (L’arien Alaric II, roi des Wisigoths, qui fut vaincu par Clovis en 507 à Vouillé) précisa justement le statut juridique des terres alluviales et des marais. En permettant à tout individu (libre gallo-Romain) de mettre en culture le domaine public sans être imposé, elle en favorisait évidemment considérablement l’exploitation.

À cette époque, la mer était aux portes de Périgny et les deux ruisseaux, celui de Rompsay et celui de la Moulinette se jetaient dans un estuaire en voie d’envasement.

C’était encore le cas aux IXème et Xème siècles.

L’organisation technique

Le sol, formé par des vases marines de caractère argileux, était parfaitement imperméable. Il suffisait pour l’approprier à l’usage salicole d’en pétrir la « solle » en y adjoignant un peu d’eau de mer, puis de l’aplanir et de le raffermir en le battant avec des battes de bois. On le  creusait ensuite en compartiments de forme plus ou moins géométrique, la terre ainsi enlevée servant à former les digues de séparation ou bossis.

Chaque marais se composait de plusieurs pièces : réservoirs, conduits et enfin, « champs », où l’eau circulait [2] et s’échauffait peu à peu. Après un trajet plus ou moins long de la mer[3] à la saline[4]  à travers les chenaux[5]  et les étiers[6] , l’eau pénétrait par un ruisseau et une écluse (varaigne) dans un profond réservoir appelé jas[7] . Le jas, en français « jard » pouvait être commun à plusieurs marais : l‘ensemble des champs qu’il alimentait se nommait une prise de marais. Le quartier de « la Jard », à Périgny, a peut-être ce vocable pour origine.

On nommait  « aires » les champs de cristallisation du sel, chaque livre valant 20 aires.

Le sel recueilli était ramené sur les digues de séparation des aires, et de là transporté sur la bosse ou tasselier, où l’on faisait des tas en forme de talus qu’on appelait des vaches ou en forme de cônes, les pilots. Ne trouvera-t-on pas à Périgny, sur la Moulinette, un port  nommé « port aux vaches » ?

L’hiver passé, on faisait évacuer les eaux dans le « ruisson » par un canal d’écoulement ou « coy[8]  ». Là encore, un quartier de « la Coie » existe à Périgny.

Féodalité et propriété ecclésiale

Si la propriété des salines est devenue majoritairement ecclésiastique, c’est parce qu’entre le IXème et le XIème siècle, prévalut le système de la « précaire » : au petit propriétaire laïc qui venait faire don de sa saline, l’abbaye  laissait la jouissance de ses aires, sa vie durant,  en échange du paiement d’un cens. Le contrat établi étant viager et cessant donc à la mort du bénéficiaire, augmentait, à terme, la propriété ecclésiatique.

 Au Xème siècle, les comtes de Poitou secondèrent par de nombreuses concessions l’effort d’accaparement des salines par les abbayes.

Alice Drouin, dans son ouvrage  Les marais salants en Aunis et en Saintonge jusqu’en 1789, relève par exemple dans les cartulaires, les donations suivantes pour le marais de  Rompsay :

936-954- Imbert et sa femme Rainilde, donnent à l’abbaye de Saint-Cyprien 50 aires « in marisco Runciaco » cartulaire de Saint-Cyprien p 319.

Vers 948- notice de dons de salines à l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély « in marisco Runciaco » cartulaire de Saint-Jean-d’Angély tII p 25-26

951-952- Don par Milesende et sa fille Richurge de 116 aires de marais salants dans le marais de Rompsay. Cartulaire de Saint-Cyprien. P. 284.

964 - Don, par un prêtre nommé Geoffroy, de 50 aires « in villa que vocatur Runtiaco » Ricard cartulaire de Saint-Maixent p 46-47.

967 - Don par Laurent de ce qu’il possédait dans les marais de Rompsay, ibid p51-52.

975-1020- Don par Isarne de « terrain salsarn » à Rompsay. Cartulaire de Saint-Cyrien p 308.

 Et pour celui de Périgny, « au lieu dit Les Courtines, près de Périgny » :

969 août- Don de 20 aires dans le marais de « Cortina » à Richard, charte de Saint-Maixent p 45-55.

Vers 879- « in marisco que vocatur Cortina » don de salines à l’abbaye de Saint-Jean-d’Angély. Cartulaire de Saint-Jean-d’Angély tII p 51.

Vers 991- Don par Adémar et Adelburge sa femme, à l’abbaye de Nouaillé de plusieurs aires de marais salants dans les marais de « Kortina », Bibliothèque nationale, Moreau t14, folio 236.

 La mise en exploitation de ces marais salants influa évidemment fortement  sur l’évolution de la côte ; les digues, chenaux et ouvrages divers nécessités favorisèrent les atterrissements, qui se formèrent par exemple autour de la « petite roche » où s’était créée la ville de La Rochelle, et envasèrent le premier port auquel on dut substituer un nouveau hâvre.

Des marais des environs étaient encore utilisés : ceux de Tasdon se maintiendront longtemps et même ceux des Courtines, plus éloignés vers l’Est. On signale ainsi encore, vers 1028, des dons de salines aux Courtines. (Cartulaire de Saint-Jean-d’Angély t.II p.27-28.)

Mais nul texte n’en signale plus à Rompsay.

Le Bas Moyen-Âge

Les textes concernant les salines de la côte d’Aunis se raréfient aux XIIIème et XIVème siècles. L’abandon n’était pas complet mais l’activité ralentit et la zone se modifia au point qu’en 1325, on dut ouvrir à travers les marais un large chenal pour conduire jusqu’à la Moulinette et permettre la navigation, car entre temps, la culture de la  vigne était devenue la nouvelle activité dominante et le transport aisé du vin nécessitait une voie navigable.

L’exploitation du sel se maintint néanmoins sous les murs de La Rochelle sur l’emplacement de l’ancien port, à Aytré, Tasdon et Angoulins.

Temps modernes

Indispensable à la conservation des aliments, le sel devint aussi une importante source de revenus pour le pouvoir royal grâce à la gabelle, introduite dès le règne de  Louis IX (Saint-Louis) mais généralisée au milieu du XIVème siècle. Mais l’Aunis comme le Poitou et la Saintonge  faisait partie des « pays rédimés » et avaient, par un versement forfaitaire, acheté une exemption de la gabelle à perpétuité.

D’une grande importance pratique, le sel suscita  aussi des envolées lyriques. Voici le texte qu’il inspira à Bernard Palissy en 1580 :

Le Sel blanchit toutes choses

Et donne ton à toutes choses

Et si fortifie toutes choses

Et si est compagnon de toutes natures

Et si entretient l’amitié entre le masle et la femelle...

Et si aide à la génération de toutes choses animées et vegetatives

Il empesche la putréfaction et endurcist toutes choses

II aide à la veue et aux lunettes

Sans le sel il seroit impossible de faire aucune espèce de verre

Toutes choses se peuvent vitrifier par sa vertu

Il donne goust à toutes choses

Il aide à la voix de toutes choses animées voire à toutes espèces de métaux et instruments de musique.

(Cité par le site Histoire Passion)

« Le journal du Commerce » explique de son côté en 1760 sa grande importance économique :

« Le sel des marais salans est gris au sortir des parcs, & c’est celui de cette couleur qui se vend à l’étranger, & qu’on débite en France dans les greniers à sel, soit de la vente volontaire, soit du sel d’impôt ; il s’en fait cependant de blanc par le raffinage du sel gris, dans les provinces mêmes où sont les marais salans & dans la Flandre Françoise

Les sels gris de la Rochelle, de Seudres & de Marennes, ont la préférence sur les autres endroits. Ils se vendent à la razière à 4 & à 6 usances de paiement, & diverses raffineries répandues dans le pays viennent se pourvoir à S. Omer de sels gris, selon qu’elles en ont besoin. Le sel gris vaut 9 liv. la razière de 250 liv. & le raffiné 9 liv. 10 sols. »

La gabelle fut finalement abolie par l'Assemblée nationale constituante le 1er décembre 1790. Mais l’impôt sur le sel réapparut néanmoins en 1806, sous Napoléon Ier. Supprimé à nouveau sous la Seconde République, il ne fut supprimé définitivement que par la loi de finances de 1945.

De Périgny les Salines à Villeneuve-Les-Salines

Henri Moulinier, en introduction à son mémoire sur Villeneuve-Les-Salines, note quant à lui, que la crise du sel frappait les marais au milieu du XIXème siècle, en raison en particulier du développement des chemins de fer qui autorisaient la concurrence du sel de Lorraine, du Midi ou du Portugal et qu’il ne restait plus que 41 saulniers en 1866 contre 84 en 1845 sur le territoire de la future Villeneuve-les-Salines.

Périgny perdit donc doublement sa teneur en sel : d’une part, les salines se mouraient dès le XIXème siècle et d’autre part au XXème siècle, en 1975, la commune renonça définitivement au territoire même des marais salants, territoire qui portait le quartier désormais rochelais de Villeneuve-les-Salines.

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Bibliographie : Essentiellement, Alice Drouin : « Les marais salants en Aunis et en Saintonge jusqu’en 1789 », Royan, 1999.

Sarah Béault Mille : « Les marais charentais, géohistoire des paysages du sel », Presses universitaires, Rennes 2003, 270p.

 

 


 NOTES

[1] Bréviaire d'Alaric = recueil de droit romain, compilation et  interprétation du Code de Théodose (438), destinée aux sujets gallo-romains et romano-hispaniques des Wisigoths.

[2] L'eau circulait = Cette circulation de l’eau se nommait viraison. Le marais était dit à double viraison lorsque l’eau circulait non en suivant une pente unique, mais en deux sens différents.

 [3] la mer = Désignée dans les textes latins des IXème et Xème siècles par les expressions de stoarium, estoarium, esterium publicum…

 

 [4] la saline = En latin, généralement salina (mariscus ou maresius s’emploient dans le sens le plus étendu d’un ensemble de salines)… En français : marois, maroys sallans, mareys saloins, marais saulnages, salines.

 [5] chenaux = Latin : canales, français : achenal, la chenal, la chenau, escheneau.

 [6] étiers = Latin : esterieum

 [7] jas = Latin : jas, jazi, français : jas, jard.

 [8] coy = Cette sorte de conduit était creusé sous la bosse et parfois revêtu de maçonnerie. On le trouve mentionné dès 1450.

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